04 juillet 2009
La direction nationale de l'Uncal en 1973-1974. Prosopographie nostalgique... (Michel Renard)
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Berlin, juillet-août 1973, Festival mondial de la Jeunesse
de gauche à droite : Pomme Jouffroy, Martine Bodin, Agnès Jaeglé,
Didier Augeral, Annie Canacos, Patrick Jarry, Sylvie Grolard, Mounier
la direction nationale de l'Uncal en 1973-1974,
prosopographie nostalgique...
Michel RENARD
L'Uncal (Union Nationale des Comités d'Action Lycéens) est née à la fin de l'année 1968 d'une scission des C.A.L. qui étaient apparus un an avant et avaient représenté le cadre d'action des lycéens pendant le mouvement de Mai 68. Ce fut une structure de type "syndical", destinée à drainer les jeunes scolaires dans un combat revendicatif tel que le PCF en estimait la possibilité et l'intérêt politique dans une phase de conquête électorale du pouvoir par la stratégie de l'Union de la Gauche. L'Uncal a été une organisation d'implantation nationale, affiliant des dizaines de milliers de lycéens, principalement communistes mais pas tous.
J'ai appartenu à la deuxième génération de dirigeants de l'Uncal, avec Martine Bodin, Didier Augeral et tous ceux qui sont évoqués ci-dessous. Les premiers responsables nationaux avaient été (je dis cela de mémoire, en attente d'une recherche plus rigoureuse) : Danielle Dutil, Patrick (?) Porte (qui a disparu très jeune, emporté par la maladie...), Pierre Tartakowsky (devenu journaliste, puis un temps secrétaire général d'ATTAC) ; Pierre Bleiberg, lycéen à Balzac, était un dirigeant parisien de l'Uncal.
[Je dois au témoignage de Pierre Bleiberg que Porte s'appelait bien Patrick et qu'il est mort dans un accident de la route : "c'était un type brillant, modeste et plein d'humour. Il ne s'était pas caché pour "sortir" avec une militante très "canon". À ce sujet je ne me souviens pas que les relations amoureuses étaient mal vues entre militants". Quant à Danièle Dutil (épouse Sanchez), elle est devenue ingénieur E.D.F. et appartenait, ces dernières années, au Comité national du P.C.F. (21 mars 2006)]
***
En suivant leur position sur la photo ci-dessus et ci-contre, de gauche à droite, voici quelques
renseignements sur les membres de la direction nationale de l'Uncal, présents au Festival Mondial de la Jeunesse à Berlin en 1973. Je ne suis pas dans le groupe, étant l'auteur de la photo. J'ai ajouté les clichés du Congrès national de février 1974. La prosopographie est l'étude d'un groupe à travers les destins individuels des éléments qui le composent. Et la nostalgie, c'est la trace perpétuée des passions, pour l'esprit qui n'accepte pas leur chute dans l'abîme.
Pomme Jouffroy était lycéenne à Paris et fille de l'artiste plasticien Jean-Pierre Jouffroy qui travaillait notamment à l'Humanité. Pomme montrait une grande générosité et une sensibilité qui tranchaient avec les valeurs "guerrières" de l'univers militant des années soixante-dix. Elle est devenue chirurgien orthopédiste à l'hôpital Saint-Michel à Paris (chef de service adjoint en orthopédie et traumatologie), et mère de trois enfants. Elle a aussi écrit trois ouvrages :
- Il n'y a plus d'hôpital au numéro que vous avez demandé..., Plon, 2002.
- Les immortelles, Nîmes, éd. du Palmier, 2005 (dessins de Jean-Pierre Jouffroy).
- Rue de Rome, mars 2006.
- photo de Pomme Jouffroy , en 2002, au verso de son livre,
Il n'y a plus d'hôpital...
- commander le livre de Pomme, Les immortelles.
"Il fallait en finir avec les immortelles, je les ai invitées à dîner ! Je ne savais plus où les ranger pour être tranquilles, elles encombraient mes chaussures le matin, mon oreiller le soir. On verrait bien ! Une soirée de filles. Hors de question que nos assiettes se tiennent debout derrière nos têtes ! Le festin s'imposait."
Pomme Jouffroy, Les immortelles, 2005
* un blog sur le roman Les immortelles
le deuxième roman de Pomme Jouffroy : Rue de Rome
Une jeune femme est engagée dans un atelier de lutherie de la rue de Rome pour y faire son apprentissage : mais sur celui-ci pèse le souvenir fascinant du luthier qui le dirigeait avant de mourir. Souvenir qui paralyse l’ancien assistant qui a repris l’atelier, et qui s’immisce entre les personnages, jusqu’à se substituer à la relation qui pourrait exister entre eux…
Rue de Rome, Pomme Jouffroy, éd. des Femmes, 2006
un blog sur ce nouveau roman
Martine Bodin, présidente de l'Uncal, était lycéenne à Bergson (photo), dans le XIXe arrondissement de
Paris. Fille de militants communistes, elle offrait un mélange de rayonnement et de fragilité. Ce fut l'une des premières jeunes femmes à jouer un rôle à la tête d'une organisation. Elle rédigeait elle-même ses interventions... ce n'est pas comme aujourd'hui où le moindre dirigeant dispose d'un assistant, d'un chef de cabinet, etc... Je sais qu'elle a eu du mal à supporter cette exposition permanente et cette image de solidité qu'il faut affecter dans l'exercice des responsabilités. Elle aurait souhaité parfois ne pas être en première ligne et ressentait une certaine amertume. Mais elle a toujours fait front : tribunes, discours, réunions houleuses, confrontations avec les gauchistes, discussions avec les dirigeants du Parti, micros... Elle avait un sourire lumineux et le rire facile, je vois l'un et j'entends
l'autre encore... même s'ils proviennent de très loin maintenant. Martine Bodin a été notre jeunesse, comme un "spectre d'argent aux franges qui frémissent" (Garcia Lorca). Elle était un peu notre icône, et il aurait fallu la protéger plus que cela n'a été.
le quartier de Martine, c'était la rue Manin,
la rue Pailleron et les Buttes-Chaumont
, était lycéenne à Orsay, dans le Val-de-Marne, fille d'André
Jaeglé, un polytechnicien, ingénieur et responsable syndical à la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques, et nièce du physicien André Jaeglé. Nous avions dirigé ensemble, et avec Patrick Jarry, le stage des responsables Uncal en septembre 1973. Elle s'imposait par son intelligence et sa délicatesse. Aujourd'hui, elle est directrice du personnel dans une administration, et la maman de deux garçons.
Didier Augeral, secrétaire général de l'Uncal, était déjà bachelier quand je l'ai connu. Il avait le sens de la
direction. Et sut naviguer habilement entre les susceptibilités qui agitaient le groupe que nous formions. Didier avait une grande connaissance des divers aspects de la question scolaire et une indéniable capacité d'analyse politique, c'est-à-dire notamment d'anticipation. Je ne sais pas où il avait acquis son intelligence des faits de pouvoir dans la sphère communiste, mais il ne se laissait pas impressionner. Nous avons travaillé côte à côte de 1973 à 1974. Aux yeux des directions de la JC et du PCF, nous devions sentir le soufre car aucun poste de responsabilité ne nous fut proposé lorsque nous avons quitté la direction nationale de l'Uncal. Didier Augeral a préparé des concours et est devenu cadre dans l'administration de l'Éducation nationale (Direction des personnels enseignants).
août 1973
Didier Augeral à Berlin
en août 1973
(pardon pour la mauvaise
qualité de la photo...
cliquer pour agrandir)
Annie Canacos était lycéenne à Sarcelles, son père étant alors le premier magistrat de la ville. Pétillante et très dynamique, elle n'avait peur de rien. En 1993, elle était conseillère générale communiste à Vitry, aujourd'hui cadre territorial.
(sur la photo ci-contre, Annie Canacos cache en grande partie Armelle Cloarec)
Annie Canacos et Martine Bodin
en février 1974
Annie Canacos
aujourd'hui
Patrick Jarry était lycéen à Nanterre. Ses études l'ont conduit à obtenir un diplôme d'ingénieur des Ponts-et-Chaussées. Père de deux
enfants, il est devenu maire de la ville de Nanterre. Comme nous tous, il était assez fasciné par le milieu des militants ouvriers auxquels il est resté fidèle.
- Patrick Jarry, maire de Nanterre.
Patrick Jarry, aujourd'hui
Sylvie Grolard, était lycéenne à Bordeaux et responsable de l'Uncal en Gironde.
Mounier était lycéen dans la région Rhône-Alpes, à Lyon je crois...
De Sylvie et de Mounier, je ne dispose que de cette autre vue, floue, malheureusement. Elle est malgré tout un peu évocatrice.
à côté de Patrick Jarry, Sylvie Grolard et Mounier

D'autres dirigeants figurent sur cette photo, prise
lors du congrès national de l'Uncal, les 8, 9 et 10 février 1974.
Andrée Perfumo était lycéenne à Marseille (...?), en tout cas dans les Bouches-du-Rhône. Elle animait le Bureau départemental aux côtés d'André Allegro (photo floue prise à Berlin en août
1973...!) et de Sylvie Tassy qui a vu ce blog en mai 2008. La violence exceptée, André Allegro avait un peu le panache d'un "seigneur de guerre" à Marseille : l'autorité sur une puissante organisation départementale, des liens avec les syndicats de la CGT, des bureaux au sein de la Bourse du Travail, bd Nédélec, des cortèges lycéens nombreux et encadrés par l'Uncal, des comités dans presque toutes les Bouches-du-Rhône... J'étais "descendu" à Marseille au printemps 1974, me rendre compte du travail militant dans plusieurs villes, jusqu'à Arles où le comité était dirigé par Hélène Hommel (photo).
Hélène Hommel
Pierre Séleskovitch habitait Houilles. Son père a été maire et conseiller général de 1977 à 1989. C'était un
ancien de la 2e DB de Leclerc, entré dans Paris en août 1944. J'ai perdu la trace de Pierre avec qui j'ai milité dans les Yvelines.
Armelle Cloarec était lycéenne à Sarcelles. Son implication militante était peut-être plus raisonnée que la
nôtre. Elle savait que toute la vie n'était pas dans l'activisme. Armelle avait un charme incroyable et beaucoup de poésie. Jusqu'en réunion de Bureau national, elle maniait un humour fin qui signait son décalage avec le côté un peu affecté de ces séances.

D'autres membres de la direction nationale de l'Uncal apparaissent,
sans être toujours parfaitement identifiables, sur la photo ci-dessus,
également prise lors du Congrès de février 1974.
Roland Aubry, lycéen à Antony, un côté baroudeur, avec beaucoup d'humour. Son père était sénateur des
Hauts-de-Seine, et devint maire d'Antony en 1977. Roland est, aujourd'hui, ingénieur technico-commercial et directeur général d'une société dans laquelle "il assure personnellement la conduite des opérations de grande envergure". Ça ne m'étonne pas. Sur la photo ci-contre, il est en pull à rayures.
- Roland Aubry sur le site de sa société (en milieu de page).
Roland Aubry, aujourd'hui
Il y avait, bien sûr, Michel Derout (Val-de-Marne) qui n'était plus lycéen, mais assumait des responsabilités
financières et de logistique. Il avait été désigné par la direction du PCF. C'était un type droit, bosseur et sans détours. Il faisait imprimer notre bulletin national par sa mère à l'Union départementale CGT du Val-de-Marne. Il était l'organisateur de tous les congrès, le trésorier, l'ordonnateur des déplacements. Comme les ressources propres de l'Uncal étaient très faibles, nous recevions un petit budget de fonctionnement de la part du PCF. J'étais allé avec lui, un jour, place du Colonel Fabien et nous étions ressortis avec une valise contenant quelques paquets de billets. J'ai toujours été frappé par la cupidité de certains dirigeants politiques qui ont défrayé la chronique ces dernières années : avec des hommes tel que Michel Derout, rien à craindre... c'était l'honnêteté même. J'ai travaillé aussi avec lui, tous les jours de l'année scolaire 1973-1974.
Il est devenu ensuite responsable de l'agence de voyage L.V.J. (Loisirs et Vacances de la Jeunesse) qui assurait des séjours dans les "pays socialistes". Je lui dois un aller-et-retour à Berlin, effectué pour acheminer en urgence un dossier de séjour en R.D.A. C'est lui, encore qui pensa à nous, l'équipe du BN de l'Uncal, pour composer une délégation de Jeunes communistes en Roumanie en août 1974, puis qui me confia l'accompagnement d'un voyage touristique en R.D.A. et la direction d'une délégation en Bulgarie à l'été 1975 .
arrivée à l'aéroport de Berlin
(R.D.A.) du groupe de vacanciers
que j'accompagne en août 1975
J'ai oublié le prénom de Mayer-Fabri (Jean ?), dirigeant de l'Uncal dans le Val-de-Marne. Il était peut-être du lycée Jean-Macé à Vitry ou de Romain-Rolland à Ivry (...?). Sur cette photo, on ne le voit que de trois-quart arrière, avec sa coupe de
cheveux légèrement "afro" ; devant lui, Agnès Jaeglé.
lycée Romain-Rolland à Ivry
Jean Fabbri, aujourd'hui (2009), secrétaire général du SNESup
Philippe Guez, était lycéen à Balzac (Paris XVIIe), établissement gigantesque (photo). Il est devenu instituteur et, aujourd'hui, directeur d'école maternelle dans le XIXe arrondissement de Paris.
Philippe Guez est père de trois enfants.
- écouter Philippe Guez, interviewé sur RTL
en mars 2003.
lycée Balzac, à Paris
D'autres, enfin, ne figurent sur aucune photo d'ensemble.
Marianne Brunhes, était lycéenne à Lamartine dans le IXe arrondissement de Paris
(photo). Elle avait eu Isabelle Adjani comme condisciple dans sa classe. Son père était député de Genevilliers, ou allait le devenir bientôt, et sa mère, qui avait une grande culture, travaillait au C.D.L.P. (organisme communiste de diffusion du livre). Marianne a aujourd'hui trois enfants.
Quand j'ai quitté l'Uncal, à la fin de l'été 1974, j'ai repris une scolarité en classe préparatoire (hypokhâgne). Elle, je crois, y accédait après son bac. Et nous avions des discussions sur la nature de la philosophie et des sciences, je m'en souviens, sur le quai de la gare du Nord quand elle rentrait chez elle à Gennevilliers... Ce qui prouve que l'engagement militant avait plutôt stimulé notre univers intellectuel. J'ai croisé Marianne, quelques années plus tard sur le boulevard Saint-Michel, à hauteur du Luxembourg. Elle avait déjà un enfant. Et moi aussi. Il était définitivement trop tard.
Marianne en mai 1975, au congrès national de la Jeunesse Communiste à Nanterre.
Schmaus, dont j'ai oublié le prénom, avait une belle allure. Il venait du 92. Son père, Guy, était lui aussi, sénateur des Hauts-de-Seine. [Roland Aubry me rappelle que Schmaus se prénommait Francis]
Cohen (Hauts-de-Seine), dont j'ai également oublié le prénom, était lycéen à
Lakanal à Sceaux, je crois... Prestigieux établissement. [Là encore, c'est Roland Aubry qui me rappelle que Cohen se prénommait Philippe (19 mars 2006]
lycée Lakanal à Sceaux
Une mention pour Michel Bleiberg, militant parisien de l'Uncal, frère cadet d'un des premiers responsables de l'organisation vers 1970-1972. Empli d'une vitalité communicative, "Bleib" était du voyage à Berlin pour le Festival mondial de la Jeunesse, l'été 1973. Il a disparu tragiquement quelques mois plus tard.
Michel Bleiberg,
retour de Berlin, août 1973
(à côté, Luigi des Bouches-du-Rhône)
***
En vacances en Roumanie au mois d'août 1974 : de gauche à droite,
Armelle Cloarec,
Michel Renard, Marianne Brunhes et, au premier plan, absorbé par sa lecture, Pierre Séleskovitch.
Nous nous étions retrouvés dans un camp de vacances... aux habitudes un peu martiales, car les Roumains exigeaient le salut au drapeau chaque matin. Les délégués italiens avaient chahuté la consigne que nous avions respectée pour ne pas froisser nos hôtes. Mais notre interprète roumaine avait très peur des moqueries que suscitaient parmi nous les innombrables portraits de Ceaucescu visibles dans tous les lieux publics, les commerces, les hôtels... Là encore, nous avons cessé. Nous sommes allés en Transylvanie (peut-être à Cluj ?) et nous avons vu des enfants marchant pieds nus (et ce n'était pas sur la plage...!). Puis la mer Noire, à Mamaia (photo). Rencontres internationales et sentiment d'appartenir à une grande confraternité. Ce furent les derniers moments partagés entre dirigeants de l'Uncal.
La plupart de ces garçons et de ces filles, qui avaient vécu ensemble un engagement assez intense pendant deux années scolaires, ont cessé de se voir presque du jour au lendemain. En étant persuadés qu'il ne s'agissait que d'un éloignement passager, bien sûr... que la vie ne pourrait pas les séparer, que leurs enfants grandiraient côte à côte... Ils ne se sont pratiquement jamais revus.
Michel Renard,
février 2006
été 2005, Port-Cros (Var)
michelrenard2@aol.com
mes blogs : http://michelrenardblog.canalblog.com/
Agnès Jaeglé
23 février 2006
Activisme politique et syndical au lycée (Michel Renard)

stage de l'Uncal en septembre 1973 *,
de gauche à droite : Michel Renard, Patrick Jarry, et Agnès Jaeglé,
membres du bureau national
Activisme politique et syndical au lycée
dans les années 1970
Michel RENARD
Mendès-France, Algérie, P.C.F., 68...
À l'âge de dix ans, les enfants des
années cinquante avaient encore droit au verre de lait quotidien,
institué par
Mendès-France, - en fait du cacao que les "dames de la
cantine" versaient de leurs brocs métalliques dans nos verres "Duralex"
peu après la récréation de l'après-midi. L'image du pichet en inox reste ainsi attachée à la saveur du chocolat et du lait chaud... C'était peu après la grande lutte des mineurs de février-mars 1963. On avait appris que certaines familles n'avaient pas de quoi se payer de la viande au repas... Après cinq semaines de grève, ils faisaient céder le gouvernement Pompidou.
À l'âge de dix ans, ces
enfants ont été impressionnés par les derniers moments de la guerre
d'Algérie. Surtout en région parisienne où l'on entendait dire, en
passant devant un café arabe, entre Saint-Denis et Gennevilliers, que
les Algériens y avaient réglé leurs comptes à coups de fusillades. À l'âge de dix ou onze ans, on pouvait avoir Hassan Dardane comme meilleur copain, fils d'un ouvrier marocain habitant les vieux quartiers de Bezons. Être invité chez lui et être intrigué par ces fenêtres donnant sur la rue, en partie occultées par une élévation de ciment qui protégeait l'intimité familiale du regard des passants... ou d'intrusions plus violentes ?
À
l'âge de dix ans, quand on s'enquère auprès de son père du sens
de trois lettres vues sur une affiche, "P.C.F.", on obtient comme
réponse : "c'est le plus gand parti de France"... Énigmatique entrée en politique. Mais que peut-on en saisir à cet âge ?
La politique s'impose aux adolescents des années soixante par l'effervescence de Mai 68 et par ses
émanations
compulsionnelles au cours des quatre ou cinq ans qui
suivirent. Avec les Jeux Olympiques de Mexico aussi. Particulièrement
quand les sprinters noirs, Tommie Smith et John Carlos, levèrent leurs
poings gantés au moment de l'hymne américain...
Adhésion à la Jeunesse Communiste, réunions électriques et incompréhensibles,
individus flamboyants disparaissant aussi vite qu'ils s'étaient
imposés, grève générale, des noms qui captent l'imaginaire comme
"Gay-Lussac", "Nanterre", mais aussi "Occident", "Charléty", "Cohn-Bendit/Geismar/Sauvageot"..., des mots qui terrifient tels que "nervis" ou
"Katangais"..., lycée fermé, queues aux stations essence, distribution
de café, sucre et pommes de terre par les camions municipaux aux
ouvriers occupant les usines du front de Seine à Bezons, défilés
parisiens, lettres géantes de la C.G.T., inquiétudes, De Gaulle à
Baden-Baden, Massu, élections législatives à la fin juin, victoire des gaullistes de l'UDR, retour à la stabilité institutionnelle... Mais le grand rêve agite les esprits tout le temps de la décennie suivante.
La Jeunesse Communiste (JC) et l'Uncal
À la fin de l'année 1967 puis au début
1968, étaient apparus les Comités d'Action Lycéens (CAL), animés par
des militants d'extrême-gauche. Les jeunes communistes y participent
plus ou moins, et à la fin de l'année 1968, la clarification s'effectue.
La direction du PCF mobilise les adhérents et cadres lycéens de la JC pour fonder l'Uncal (Union national
des comités d'action lycéens), une sorte de "syndicat" d'élèves. Je ne sais rien de tout cela. Au plus fort de la grève générale et dans une France paralysée, je veux être de la partie. Alors, sans aucune incitation familiale mais entraîné par un voisin un peu plus âgé, j'ai donc adhéré à la Jeunesse Communiste le 13 mai 1968. Dans les mois qui ont suivi, l'engagement politique ce furent des réunions, des préparations de congrès, des diffusions de la presse. Des lectures aussi. Je participais aux activités de la JC à Bezons, pas vraiment dans mon lycée. J'apprends à rédiger un rapport, à effectuer un compte-rendu, à définir des objectifs de vente et des circuits de distribution. À faire des affiches aussi, en sérigraphie. Je monte et je descends les escaliers des HLM, je fais du porte à porte, je propose Avant-Garde. L'univers militant est prégnant, enveloppant. Il hiérarchise toutes les autres expériences. La Fête de l'Huma (photo, 1970) permettait de mesurer l'importance de cette contre-société et infusait une foi extraordinaire.
J'ai adhéré à l'Uncal en 1970, puis créé
son organisme départemental dans les Yvelines, à partir du téléphone
familial et de
ma mobylette qui me conduisait de Sartrouville à
Saint-Germain-en-Laye en passant par Trappes, Poissy et
Saint-Cyr-l'École. Il fallait créer les comités locaux, en désigner les responsables, établir des listes d'adhérents, assurer des réunions le samedi après-midi. Qui m'avait demandé de faire tout cela ? Personne, je crois. J'ai toujours eu besoin d'associer des compétences, de réunir des forces, de tisser des réseaux, de diffuser des idées. Je n'ai cessé, depuis, de vouloir organiser... Puis je suis entré en contact avec la direction nationale de l'Uncal. Il y avait, derrière, les structures communistes bien sûr, notamment la fédération de la JC des Yvelines, ou celle du Val d'Oise puisque j'habitais Bezons, ou les contacts avec des militants déjà à l'université et donc membres de l'UEC. Ou encore, la fréquentation des cadres locaux du PCF car j'adhère au Parti en 1970, année du cinquantenaire de sa fondation et de la préparation du centenaire de la Commune de Paris (1871). Mais je n'étais pas en service commandé.
Je me souviens, en novembre 1970, de la mort du général De Gaulle. Dans notre classe, une absence fut remarquée, celle de Laurence Vendroux,
dont nous apprîmes alors qu'elle était la petite-nièce du général. Elle
venait d'arriver au lycée de Sartrouville et devint ensuite une excellente copine. Au
dos de la photo de classe, elle signa ce mot : "À un futur politicien
endoctrineur de jeunes filles bien sages"... J'eus finalement un autre
destin...
La politique pouvait, certes, devenir un mode de vie, l'occasion d'activités presque ritualisées telle la vente de la presse
communiste le dimanche matin (photo, marché de Bezons en février 1971), avant de fixer une carrière pour certains... Mais elle appelait surtout à l'investigation intelligente du monde. Dans ce domaine, l'avantage du parti politique sur l'association, c'est la généralité de ses préoccupations et, donc, l'effort imposé à ses membres de se cultiver au-delà de leurs propres compétences de départ. Peut-être cette vision du politique est-elle trop intellectualisée ? Quand je constate la pauvreté des échanges sur les sites de l'internet abordant les questions politiques, ou même le vocabulaire restreint du discours des leaders de partis, je me dis que notre expérience militante est datée, associée à l'importance des controverses intellectuelles des années 1960 et 1970 et à l'horizon d'une Weltanschaung, d'une conception globale du monde et de ses fins. Ce fut le sort des engagements politiques issus des théories sociales et philosophiques du XIXe siècle. Aujourd'hui, l'appétit d'accès aux différentes strates du pouvoir est plus répandu qu'il ne l'était alors. Et l'horizon n'est plus enchanté.
Je me souviens, en février 1971, de la protestation exprimée contre la
condamnation à une peine de prison ferme d'un élève du lycée Chaptal (photo), Gilles
Guiot, arrêté arbitrairement après une manifestation. C'est la grande époque de la "répression" et de la "chasse aux gauchistes", menées par Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur de l'après-68. Je me souviens de
la mort du militant maoïste Pierre Overney, abattu par un vigile devant
l'usine Renault-Billancourt le 25 février 1972. Émus par son sort, nous
avions cependant décliné l'appel à nous joindre à la grande
manifestation d'extrême-gauche, au nom du refus d'une stratégie de
"provocation-répression" ; le Parti communiste discutait avec le Parti
socialiste d'un programme commun de gouvernement et ne tenait pas à
effrayer une France qui aurait pu rééditer un vote semblable aux
législatives de juin 1968... Le défilé du 4 mars qui accompagna la
dépouille d'Overney au cimetière du Père-Lachaise accueillit nombre de
lycéens de Sartrouville. Et certains nous firent la leçon le
lendemain... Ces années furent celles d'une âpre compétition pour
l'ascendance politique sur la jeunesse scolarisée entre les communistes
et une extrême-gauche que semblaient porter les "mouvements" et leur
"auto-organisation". Je me souviens des collectes et pétitions de
solidarité avec les victimes de l'incendie du CES Pailleron dans le
XIXe arrondissement de Paris (6 février 1973, 20 morts). Nous étions
passés dans chaque classe interrompre le cours et lire un appel qu'on
faisait approuver aux élèves à mains levées.
Puis, le printemps de cette année 1973, fut celui du grand mouvement de
"grève" contre la "loi Debré". Une réforme du service militaire qui
supprimait les sursis à l'incorporation et qui devait s'appliquer cette
année-là avec l'instauration des Deug (diplômes universitaires de fin
d'un cycle de deux ans après le Bac). Les cours cessèrent plus ou
moins, les réunions enflammées fleurissaient tous les jours et les
défilés se multiplièrent. Une petite trésorerie, constitutée des
bénéfices d'une vente régulière de viennoiseries, nous avait permis
d'acheter un mégaphone et de louer un autocar pour nous rendre aux manifestations départementales et parisiennes. Le car était rempli car
nous avions un
comité nombreux au lycée de Sartrouville. Je rédigeais les tracts de l'Uncal et les tapais à la machine, sur la petite Japy que mon père n'utilisait plus. Puis je les tirais sur la Gestetner de la section communiste de Bezons, à la Maison du Peuple. Deux ramettes de papier. Et hop, dans les sacoches de la mobylette... Les AG avaient
lieu dehors et on parlait juché sur un banc au milieu de la cour ou
sous le préau, avant d'échouer sur les pelouses, le beau
temps
aidant... Je découvrais aussi les limites du sentiment démocratique des
organisations gauchistes, car il avait fallu batailler pour imposer
la présence de notre banderole signée "Uncal".
une "ronéo" Gestetner
Mais le plus surprenant, et le plus formateur, fut le contact avec les
AG et les "coordinations" des lycées de la région parisienne qui se
tenaient dans l'un des amphis de Jussieu (photo), le 34 B par exemple. Il
semblait y régner l'improvision la plus naturelle et le démocratisme le
plus total... alors que les décisions étaient négociées entre
organisations gauchistes et,
éventuellement, responsables communistes.
Les militants d'extrême-gauche se faisaient "élire" délégués de leurs lycées en camouflant leur affiliation politique, ce qui leur permettait de "taper" sur les communistes en parlant "au nom de la base". La confusion et la violence faisaient monter l'adrénaline de chacun qui
croyait plonger dans les turbulences du soviet de Pétrograd à l'automne
1917... Je revois Michel Field, étudiant en prépa, enjambant les
travées de l'amphi, un casque de moto à la main. C'était peu avant le
face-à-face télévisé qui opposa le ministre Joseph Fontanet aux leaders
lycéens. Martine Bodin y représentait l'Uncal, et Michel Field,
l'extrême-gauche trotskyste. Il s'illustra en traitant le ministre de
"rigolo"...
Au cours de ce mouvement, je suis devenu membre du Bureau national de
l'Uncal (je suis "monté au BN" comme on disait), puis, le Bac en poche,
membre de son secrétariat en tant que responsable à l'organisation, et
militant "permanent" durant l'année scolaire 1973-1974. Je sacrifiais donc ma première année d'inscription à l'université... Ma mère me
donnait chaque jour de quoi manger à midi dans un petit restaurant,
mettre de l'essence dans ma mobylette et acheter journaux et cigarettes
; je crois qu'il s'agissait de 20 francs. Le militantisme coûtait au
militant... qui, à l'époque, ne risquait pas de procédure judiciaire
pour détournement de fonds...! L'Uncal était alors présidée par Martine
Bodin, lycéenne à Bergson (Paris XIXe), le secrétaire général était
Didier Augeral. L'organisation a longtemps occupé un appartement "deux
pièces" au 8, cité d'Hauteville (photo) dans le Xe à Paris, à proximité de la
gare de l'Est, puis fut hébergée rue d'Aboukir dans le IIe
arrondissement.
Communistes, gauchistes, et école
Nous affirmions défendre le "droit aux
études" - en réalité guère menacé...- mais ce qui nous stimulait
profondément, c'était de sentir qu'on participait au grand mouvement
historique qui devait, prochainement, renverser la société
capitaliste et nous inscrire, à notre tour, dans l'élan émancipateur
ouvert par la révolution bolchévique de 1917 en Russie
et par le
socialisme, puis relancé par le tiers-mondisme - le peu, en fait, que
nous en connaissions vraiment... Nous disions renverser mais sans en admettre sérieusement les conséquences... Nous disions socialisme
mais, soit en ignorant ce qu'était le "socialisme réellement existant",
soit en imaginant une configuration totalement différente pour nous,
qui respecterions la démocratie, les droits de l'homme, la liberté
intellectuelle et artistique et refuserions la bureaucratie
stérilisatrice. À quel point, le pouvoir communiste avait été
tyrannique en URSS, la répression massive et aveugle, les destins
brisés, les ressorts sociétaux disloqués, nous échappait encore.
En réalité, nos milieux familiaux, l'emprise du romantisme
révolutionnaire et l'attrait intellectuel du marxisme ont fourni les
catégories mentales et idéologiques à notre engagement politique.
Celui-ci mobilisait surtout des sentiments de justice, de générosité,
de fraternité, projetés sur une vision très idéalisée du monde.
Engagement qui, paradoxalement, nous
portait aussi vers une
connaissance des milieux ouvriers et populaires qui n'étaient pas
forcément les nôtres, et vers une perception de l'environnement mondial
qui nous ouvrait peu à peu à sa complexité. La lutte contre la guerre
du Vietnam, par exemple, sollicitait notre curiosité pour la géographie
de l'Asie du Sud-Est, pour l'histoire coloniale de la France en
Indochine, pour la vie politique sous la IVe République. On croisait
ainsi Mendès-France, Hô Chi Minh, Bao Daï... Tout comme le centenaire
de la Commune de Paris nous plongeait dans des lectures plus
approfondies que celles impliquées par nos manuels d'Histoire. Je lus
le Marx de la Guerre civile en France (1870-1871),
dans la petite collection orange des Éditions sociales, mais aussi Jean
Bruhat, Émile Tersen... et Jacques Rougerie dont le livre, Procès des communards,
édité dans la collection Archives-Julliard frappait l'imagination par
les photographies de cadavres aux visages ensanglantés et aux yeux
mi-clos.
La polémique entre les références communistes et gauchistes était
également très formatrice pour qui cherchait à se forger une conception
intellectuellement cohérente, par delà l'exaltation. Les discussions
sur le rôle de l'école nous
conduisaient aux controverses
philosophiques sur l'inné et l'acquis. J'ai lu alors le livre de Lucien
Malson, Les enfants sauvages
et découvert que Victor de l'Aveyron n'était pas sensible à ce qui
faisait notre humanité parce qu'il avait été éloigné de celle-ci durant
son enfance. La nature humaine était donc "sociale" et culturelle de
part en part. D'où l'importance du rôle de l'école. J'avais également
appris à me méfier de l'anarchisme éducatif de A. S. Neill dont
l'ouvrage, Libres enfants de Summerhill, avait été lu par
certains lycéens enthousiastes. Le rejet de toute institution au profit
d'une prétendue spontanéité créatrice alimentait leur critique d'une
discipline que, comme toutes générations adolescentes, nous disions
insupportable...
Le plus grave, ce fut lorsque des experts pédagogues et hauts
fonctionnaires du ministère de l'Éducation nationale accordèrent du
crédit à ces utopies et commencèrent à démanteler l'école de la
transmission. En 1973, ce furent les 10% de l'emploi du temps censés
être consacrés à autre chose que l'enseignement par disciplines...
Trente ans plus tard, ce furent les prétendus I.D.D. (Itinéraires de
découverte)... Comme si l'école n'était pas, en elle-même,
le plus extraordinaire itinéraire de découvertes qui soit...! À
condition, évidemment qu'elle ait quelque chose à transmettre, et non
pas qu'elle s'extasie niaisement devant les théories stupides de la
"construction du savoir" par l'élève. Je suis reconnaissant à mes
professeurs de m'avoir révéler ce que j'ignorais et après quoi je
serais encore en train de courir si tous m'avaient dit : "construis ton
savoir tout seul !"
En 1973, la réfutation du mot d'ordre trotskyste qui qualifiait
caricaturalement le système scolaire d'«école du capital», amenait à
envisager le rôle émancipateur de l'offensive républicaine du XIXe
siècle pour le droit à l'instruction. Jules Ferry ne pouvait être un
"agent du capital" car il n'y a pas d'esprit critique, et donc pas de
révolutionnaire, sans acquisition de savoir... La gauche ne s'est
toujours pas relevée de sa trahison de l'idéal scolaire républicain
qu'elle a délaissé pour la promotion, par le pédagogisme, d'une école de l'inculture
censément justifiée par "l'égalité des chances".
Culture lycéenne et univers militant
Si l'activisme politique pouvait avoir
été motivé par un désir de distance à l'égard de l'école, il y ramenait
vite car le militant devait se signaler parmi les meilleurs pour être à
même d'entraîner les autres. Le rebelle à l'ordre scolaire devait
finalement se montrer "intello" alors qu'aujourd'hui il stigmatise les
élèves "intellos"...! Mais se montrer intellectuel ne peut être une
posture, il faut s'y mettre vraiment ! Nous revenions ainsi vers nos
professeurs, demandeurs d'une culture dont la politique nous avait
convaincus qu'elle était importante... Je crois qu'il ne leur
déplaisait pas d'être confrontés à ce type d'élèves.
Mme Portal, professeure d'Histoire, en classe de Première, et dont le
mari enseignait en Sorbonne l'histoire du monde
russe, fut très écoutée
toute l'année. Elle appréciait ensuite quand, fournissant comme sujet
de dissertation "la Russie et l'Europe occidentale dans la deuxième
moitié du XIXe siècle", elle pouvait lire des copies citant notamment
Michelet, Herzen, Tchernychevski, Dobrolioubov, Nekrassov et
Tourgueniev. Mme Pasquier, professeure d'Histoire en Terminale, et
militante communiste, sut également nous faire dépasser ce que nos
affiliations militantes pouvaient charrier de simplisme. Mais le
programme de cette année 1973 fut perturbé par la grève du printemps...
La professeure d'Allemand, Melle Mirsalis, qui avait des sympathies ouvertes pour la
Ligue communiste, pouvait nous soumettre des textes sur la République
de Weimar ou la révolution spartakiste, nous savions de quoi il
s'agissait. Les communistes lisaient les ouvrages de Gilbert Badia (les
deux volumes de l'Histoire de l'Allemagne contemporaine) et les trotskystes celui de Pierre Broué (Révolution en Allemagne, 1917-1923) que notre camarade Bernard Cohen, précoce fou de lecture, avait "avalé" en quelques jours.
Par contre, quand la professeure de philosophie, Marianne Alphant,
jeune agrégée nouvellement nommée, nous questionna, "nous" les
militants communistes et trotskystes, sur le point de savoir si le
marxisme était un humanisme ou un anti-humanisme théorique - dilemme
qu'elle se garda bien de trancher elle-même... nous avons tous répondu
pour ne pas perdre la face... mais sans savoir vraiment où nous
allions... Je me rappelle avoir affirmé que le marxisme était un
"humanisme scientifique", sous l'influence des théories de Lucien Sève,
alors philosophe "officiel" du Parti. Bernard Cohen, pour le point de vue trotskyste, assuma également l'humanisme du marxisme. Il a fallu accéder à la fac pour
découvrir vraiment Althusser, sa Réponse à John Lewis, Lire le Capital, les "appareils idéologiques d'État", et l'anti-humanisme théorique, puis le structuralisme (ci-contre, caricature de la "tribu structuraliste" avec Foucault, Lacan, Lévi-Strauss et Barthes), Balibar et Poulantzas.
En attendant, j'avais acquis des repères en suivant, dès la classe de
Première, les cours de l'Université Nouvelle, animée
par des
professeurs communistes, dans un local au 44, rue de Rennes, face à
l'église Saint-Germain-des-Prés. Également en lisant les Principes élémentaires de philosophie
du communiste Georges Politzer, fusillé par les nazis en 1942. Ce livre montrait des qualités pédagogiques évidentes, mais il avait tendance à
réduire l'histoire de la philosophie à l'affrontement de l'idéalisme
(Platon, Berkeley,
Kant, Hegel) et du matérialisme. On ne comprenait
rien à Aristote ni à l'importance de la métaphysique. Mais, on disposait d'un axe à partir duquel on évaluait les questions
philosophiques, ce qui nous facilita la vie en classe de Terminale. Le
cours de cette année ne nous apprit cependant pas grand chose de la
métaphysique car il privilégia les philosophies du soupçon : Nietzsche,
Freud et Marx.
Tout ce bouillonnement fut très fécond intellectuellement. D'autant que
les cours de ces professeurs - ne nous méprenons pas...! - ne se
cantonnaient pas aux aspects en relation immédiate avec notre univers
militant. Il faudrait mentionner ce qu'on apprenait en "sciences
naturelles", pas encore
dénommées "Svt" (sciences de la vie et de la
terre). On nous a, par exemple, initiés à la génétique et je me
souviens avoir présenté un exposé sur le code génétique à partir d'un
article de La Recherche
qui m'avait entraîné à prononcer sans fourcher la signification des
trois lettres "ADN" : acide désoxiribo-nucléique. J'en ai profité pour
lire Jean Rostand, dans la collection "Idées-nrf", la collection par
laquelle les étudiants se cultivaient dans les années 1960,
concurremment avec la "Petite bibliothèque Payot". Son livre de
synthèse, L'homme, me déroutait puisqu'il il affirmait
contradictoirement que "l'héritage ne comporte que des potentialités
dont la réalisation dépendra dans une certaine mesure des conditions de
milieu subies par l'individu" et, en même temps, que "de nombreux faits
plaident en faveur d'une différenciation héréditaire des aptitudes
intellectuelles"...
Le cours de Mathématiques, serait à évoquer, dans lequel le professeur
s'était résolu à composer avec notre peu d'entrain à cette discipline,
en nous parlant savamment d'histoire des sciences. Quelle aubaine !
J'ai eu accès de cette manière à
Bertrand Russell (1872-1970). Dans La méthode scientifique en philosophie
("Petite bibliothèque Payot"), j'avais noté sa controverse avec un
argument de Kant sur le nécessaire commencement du monde sans savoir
quelle pertinence elle pourrait avoir plus de trente après...! Le
philosophe anglais parlait d'erreur grossière de raisonnement :
"Partant du présent pour rétrograder dans le temps, nous avons, si le
monde n'a pas de commencement, une série infinie d'événements... [Kant]
imagina un esprit s'efforçant de les saisir successivement, dans l'ordre inverse
de leur apparition, c'est-à-dire en allant du présent vers le passé.
Cette série-là n'a évidemment pas de fin. Mais la série des événements
qui aboutit au présent a un terme, puisqu'elle aboutit au présent. Par
suite du subjectivisme invétéré de ses habitudes d'esprit [Kant] ne
prit pas garde qu'il avait renversé le sens de la série" et donc de la
réalité. Cette inversion de raisonnement fait les beaux jours des
actuelles controverses sur la mémoire et explique cette curieuse manie
(mais c'est encore trop de lui fournir Kant pour ancêtre...!) de
projeter sur le passé historique nos présentes catégories morales et de
condamner, par anachronisme généralisé, et "subjectivisme invétéré"
(!), tout épisode antérieur ne respectant pas les droits de l'homme...
En Terminale, nous suivions encore avec délectation, bien que l'épreuve
de français ait eu lieu en fin de Première, les cours de Patrick
Grainville, professeur de Lettres, arrivé au lycée en septembre 1971
après avoir été reçu à l'agrégation, et en charge des classes de série
littéraire que nous étions.
Auteur, en 1972, de La toison,
que notre camarade de classe, Marie-Claude Busnel lut immédiatement,
Patrick Grainville (photo) n'a jamais délaissé le lycée de Sartrouville. En
1976, il obtenait le prix Goncourt pour Les flamboyants. Il
nous a tout de suite éblouis par sa culture littéraire, son aisance et
sa façon de nous parler d'auteurs tels que Flaubert, Kafka, Max Brod,
Proust, Montherlant... Quand je songe au saccage de l'enseignement
littéraire effectué par les "gardes rouges" du pédagogisme... je me dis
qu'il faudrait voter pour que Grainville devienne non pas ministre, car
il devrait rendre des comptes aux lobbies de l'inculture..., mais despote éclairé en charge de l'instruction et des humanités...! Dommage, il paraît qu'il s'apprête à une retraite prochaine...
Garçons et filles
Enfin, l'engagement politique
représentait un apprentissage accéléré de la citoyenneté, de la
responsabilité démocratique,
pour des tempéraments qui dépassaient
ainsi l'hédonisme des années soixante et le loisir superficiel de masse
que la télévision commençait à instiller. Il faut aussi reconnaître
qu'il nous affranchissait, plus rapidement que de normal, de certaines
conventions et grisait nos esprits adolescents qui rencontraient leurs
professeurs dans un autre cadre que l'école.
Rencontre aussi des filles... aux yeux desquelles le pouvoir de
séduction du militant pouvait bénéficier d'une avantageuse plus-value !
Les rapports entre filles et garçons au début des
années 1970,
appartiennent à l'époque d'avant le Sida. La liberté qui régnait
portait aussi en elle le respect mutuel. Des désirs se sont ainsi
croisés et éprouvés après les réunions, dans les appartements
abandonnés par des parents migrant opportunément en week-end. Les
effusions gagnaient en romantisme de se croire portées par
l'Histoire...! Mais devaient s'astreindre à une relative discrétion
quand elles unissaient des militants responsables... Pourquoi donc
certaine, sans doute plus vulnérable et que la politique avait trop
exposée, a si tôt disparu ? Laissant un refrain d'été s'abîmer dans
l'amertume. Le souvenir d'une étreinte accabler à jamais
la vicissitude de lui survivre. Et nous faire plus triste de l'avoir
perdue que de nous éloigner de notre jeunesse.
Michel Renard, décembre 2005/février 2006
* En septembre 1973, un stage de formation des responsables départementaux fut organisé à la campagne, dans un centre de la CGT en île-de-France. La photo ci-dessus a été prise par un militant du Havre : outre l'auteur de ce texte (à gauche), on reconnaît Patrick Jarry, aujourd'hui maire de la ville de Nanterre (au centre) et Agnès Jaeglé (à droite).
1973 2005
- première édition sur recuerdo
- mes blogs : http://michelrenardblog.canalblog.com/

















