23 février 2006
Activisme politique et syndical au lycée (Michel Renard)

stage de l'Uncal en septembre 1973 *,
de gauche à droite : Michel Renard, Patrick Jarry, et Agnès Jaeglé,
membres du bureau national
Activisme politique et syndical au lycée
dans les années 1970
Michel RENARD
Mendès-France, Algérie, P.C.F., 68...
À l'âge de dix ans, les enfants des
années cinquante avaient encore droit au verre de lait quotidien,
institué par
Mendès-France, - en fait du cacao que les "dames de la
cantine" versaient de leurs brocs métalliques dans nos verres "Duralex"
peu après la récréation de l'après-midi. L'image du pichet en inox reste ainsi attachée à la saveur du chocolat et du lait chaud... C'était peu après la grande lutte des mineurs de février-mars 1963. On avait appris que certaines familles n'avaient pas de quoi se payer de la viande au repas... Après cinq semaines de grève, ils faisaient céder le gouvernement Pompidou.
À l'âge de dix ans, ces
enfants ont été impressionnés par les derniers moments de la guerre
d'Algérie. Surtout en région parisienne où l'on entendait dire, en
passant devant un café arabe, entre Saint-Denis et Gennevilliers, que
les Algériens y avaient réglé leurs comptes à coups de fusillades. À l'âge de dix ou onze ans, on pouvait avoir Hassan Dardane comme meilleur copain, fils d'un ouvrier marocain habitant les vieux quartiers de Bezons. Être invité chez lui et être intrigué par ces fenêtres donnant sur la rue, en partie occultées par une élévation de ciment qui protégeait l'intimité familiale du regard des passants... ou d'intrusions plus violentes ?
À
l'âge de dix ans, quand on s'enquère auprès de son père du sens
de trois lettres vues sur une affiche, "P.C.F.", on obtient comme
réponse : "c'est le plus gand parti de France"... Énigmatique entrée en politique. Mais que peut-on en saisir à cet âge ?
La politique s'impose aux adolescents des années soixante par l'effervescence de Mai 68 et par ses
émanations
compulsionnelles au cours des quatre ou cinq ans qui
suivirent. Avec les Jeux Olympiques de Mexico aussi. Particulièrement
quand les sprinters noirs, Tommie Smith et John Carlos, levèrent leurs
poings gantés au moment de l'hymne américain...
Adhésion à la Jeunesse Communiste, réunions électriques et incompréhensibles,
individus flamboyants disparaissant aussi vite qu'ils s'étaient
imposés, grève générale, des noms qui captent l'imaginaire comme
"Gay-Lussac", "Nanterre", mais aussi "Occident", "Charléty", "Cohn-Bendit/Geismar/Sauvageot"..., des mots qui terrifient tels que "nervis" ou
"Katangais"..., lycée fermé, queues aux stations essence, distribution
de café, sucre et pommes de terre par les camions municipaux aux
ouvriers occupant les usines du front de Seine à Bezons, défilés
parisiens, lettres géantes de la C.G.T., inquiétudes, De Gaulle à
Baden-Baden, Massu, élections législatives à la fin juin, victoire des gaullistes de l'UDR, retour à la stabilité institutionnelle... Mais le grand rêve agite les esprits tout le temps de la décennie suivante.
La Jeunesse Communiste (JC) et l'Uncal
À la fin de l'année 1967 puis au début
1968, étaient apparus les Comités d'Action Lycéens (CAL), animés par
des militants d'extrême-gauche. Les jeunes communistes y participent
plus ou moins, et à la fin de l'année 1968, la clarification s'effectue.
La direction du PCF mobilise les adhérents et cadres lycéens de la JC pour fonder l'Uncal (Union national
des comités d'action lycéens), une sorte de "syndicat" d'élèves. Je ne sais rien de tout cela. Au plus fort de la grève générale et dans une France paralysée, je veux être de la partie. Alors, sans aucune incitation familiale mais entraîné par un voisin un peu plus âgé, j'ai donc adhéré à la Jeunesse Communiste le 13 mai 1968. Dans les mois qui ont suivi, l'engagement politique ce furent des réunions, des préparations de congrès, des diffusions de la presse. Des lectures aussi. Je participais aux activités de la JC à Bezons, pas vraiment dans mon lycée. J'apprends à rédiger un rapport, à effectuer un compte-rendu, à définir des objectifs de vente et des circuits de distribution. À faire des affiches aussi, en sérigraphie. Je monte et je descends les escaliers des HLM, je fais du porte à porte, je propose Avant-Garde. L'univers militant est prégnant, enveloppant. Il hiérarchise toutes les autres expériences. La Fête de l'Huma (photo, 1970) permettait de mesurer l'importance de cette contre-société et infusait une foi extraordinaire.
J'ai adhéré à l'Uncal en 1970, puis créé
son organisme départemental dans les Yvelines, à partir du téléphone
familial et de
ma mobylette qui me conduisait de Sartrouville à
Saint-Germain-en-Laye en passant par Trappes, Poissy et
Saint-Cyr-l'École. Il fallait créer les comités locaux, en désigner les responsables, établir des listes d'adhérents, assurer des réunions le samedi après-midi. Qui m'avait demandé de faire tout cela ? Personne, je crois. J'ai toujours eu besoin d'associer des compétences, de réunir des forces, de tisser des réseaux, de diffuser des idées. Je n'ai cessé, depuis, de vouloir organiser... Puis je suis entré en contact avec la direction nationale de l'Uncal. Il y avait, derrière, les structures communistes bien sûr, notamment la fédération de la JC des Yvelines, ou celle du Val d'Oise puisque j'habitais Bezons, ou les contacts avec des militants déjà à l'université et donc membres de l'UEC. Ou encore, la fréquentation des cadres locaux du PCF car j'adhère au Parti en 1970, année du cinquantenaire de sa fondation et de la préparation du centenaire de la Commune de Paris (1871). Mais je n'étais pas en service commandé.
Je me souviens, en novembre 1970, de la mort du général De Gaulle. Dans notre classe, une absence fut remarquée, celle de Laurence Vendroux,
dont nous apprîmes alors qu'elle était la petite-nièce du général. Elle
venait d'arriver au lycée de Sartrouville et devint ensuite une excellente copine. Au
dos de la photo de classe, elle signa ce mot : "À un futur politicien
endoctrineur de jeunes filles bien sages"... J'eus finalement un autre
destin...
La politique pouvait, certes, devenir un mode de vie, l'occasion d'activités presque ritualisées telle la vente de la presse
communiste le dimanche matin (photo, marché de Bezons en février 1971), avant de fixer une carrière pour certains... Mais elle appelait surtout à l'investigation intelligente du monde. Dans ce domaine, l'avantage du parti politique sur l'association, c'est la généralité de ses préoccupations et, donc, l'effort imposé à ses membres de se cultiver au-delà de leurs propres compétences de départ. Peut-être cette vision du politique est-elle trop intellectualisée ? Quand je constate la pauvreté des échanges sur les sites de l'internet abordant les questions politiques, ou même le vocabulaire restreint du discours des leaders de partis, je me dis que notre expérience militante est datée, associée à l'importance des controverses intellectuelles des années 1960 et 1970 et à l'horizon d'une Weltanschaung, d'une conception globale du monde et de ses fins. Ce fut le sort des engagements politiques issus des théories sociales et philosophiques du XIXe siècle. Aujourd'hui, l'appétit d'accès aux différentes strates du pouvoir est plus répandu qu'il ne l'était alors. Et l'horizon n'est plus enchanté.
Je me souviens, en février 1971, de la protestation exprimée contre la
condamnation à une peine de prison ferme d'un élève du lycée Chaptal (photo), Gilles
Guiot, arrêté arbitrairement après une manifestation. C'est la grande époque de la "répression" et de la "chasse aux gauchistes", menées par Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur de l'après-68. Je me souviens de
la mort du militant maoïste Pierre Overney, abattu par un vigile devant
l'usine Renault-Billancourt le 25 février 1972. Émus par son sort, nous
avions cependant décliné l'appel à nous joindre à la grande
manifestation d'extrême-gauche, au nom du refus d'une stratégie de
"provocation-répression" ; le Parti communiste discutait avec le Parti
socialiste d'un programme commun de gouvernement et ne tenait pas à
effrayer une France qui aurait pu rééditer un vote semblable aux
législatives de juin 1968... Le défilé du 4 mars qui accompagna la
dépouille d'Overney au cimetière du Père-Lachaise accueillit nombre de
lycéens de Sartrouville. Et certains nous firent la leçon le
lendemain... Ces années furent celles d'une âpre compétition pour
l'ascendance politique sur la jeunesse scolarisée entre les communistes
et une extrême-gauche que semblaient porter les "mouvements" et leur
"auto-organisation". Je me souviens des collectes et pétitions de
solidarité avec les victimes de l'incendie du CES Pailleron dans le
XIXe arrondissement de Paris (6 février 1973, 20 morts). Nous étions
passés dans chaque classe interrompre le cours et lire un appel qu'on
faisait approuver aux élèves à mains levées.
Puis, le printemps de cette année 1973, fut celui du grand mouvement de
"grève" contre la "loi Debré". Une réforme du service militaire qui
supprimait les sursis à l'incorporation et qui devait s'appliquer cette
année-là avec l'instauration des Deug (diplômes universitaires de fin
d'un cycle de deux ans après le Bac). Les cours cessèrent plus ou
moins, les réunions enflammées fleurissaient tous les jours et les
défilés se multiplièrent. Une petite trésorerie, constitutée des
bénéfices d'une vente régulière de viennoiseries, nous avait permis
d'acheter un mégaphone et de louer un autocar pour nous rendre aux manifestations départementales et parisiennes. Le car était rempli car
nous avions un
comité nombreux au lycée de Sartrouville. Je rédigeais les tracts de l'Uncal et les tapais à la machine, sur la petite Japy que mon père n'utilisait plus. Puis je les tirais sur la Gestetner de la section communiste de Bezons, à la Maison du Peuple. Deux ramettes de papier. Et hop, dans les sacoches de la mobylette... Les AG avaient
lieu dehors et on parlait juché sur un banc au milieu de la cour ou
sous le préau, avant d'échouer sur les pelouses, le beau
temps
aidant... Je découvrais aussi les limites du sentiment démocratique des
organisations gauchistes, car il avait fallu batailler pour imposer
la présence de notre banderole signée "Uncal".
une "ronéo" Gestetner
Mais le plus surprenant, et le plus formateur, fut le contact avec les
AG et les "coordinations" des lycées de la région parisienne qui se
tenaient dans l'un des amphis de Jussieu (photo), le 34 B par exemple. Il
semblait y régner l'improvision la plus naturelle et le démocratisme le
plus total... alors que les décisions étaient négociées entre
organisations gauchistes et,
éventuellement, responsables communistes.
Les militants d'extrême-gauche se faisaient "élire" délégués de leurs lycées en camouflant leur affiliation politique, ce qui leur permettait de "taper" sur les communistes en parlant "au nom de la base". La confusion et la violence faisaient monter l'adrénaline de chacun qui
croyait plonger dans les turbulences du soviet de Pétrograd à l'automne
1917... Je revois Michel Field, étudiant en prépa, enjambant les
travées de l'amphi, un casque de moto à la main. C'était peu avant le
face-à-face télévisé qui opposa le ministre Joseph Fontanet aux leaders
lycéens. Martine Bodin y représentait l'Uncal, et Michel Field,
l'extrême-gauche trotskyste. Il s'illustra en traitant le ministre de
"rigolo"...
Au cours de ce mouvement, je suis devenu membre du Bureau national de
l'Uncal (je suis "monté au BN" comme on disait), puis, le Bac en poche,
membre de son secrétariat en tant que responsable à l'organisation, et
militant "permanent" durant l'année scolaire 1973-1974. Je sacrifiais donc ma première année d'inscription à l'université... Ma mère me
donnait chaque jour de quoi manger à midi dans un petit restaurant,
mettre de l'essence dans ma mobylette et acheter journaux et cigarettes
; je crois qu'il s'agissait de 20 francs. Le militantisme coûtait au
militant... qui, à l'époque, ne risquait pas de procédure judiciaire
pour détournement de fonds...! L'Uncal était alors présidée par Martine
Bodin, lycéenne à Bergson (Paris XIXe), le secrétaire général était
Didier Augeral. L'organisation a longtemps occupé un appartement "deux
pièces" au 8, cité d'Hauteville (photo) dans le Xe à Paris, à proximité de la
gare de l'Est, puis fut hébergée rue d'Aboukir dans le IIe
arrondissement.
Communistes, gauchistes, et école
Nous affirmions défendre le "droit aux
études" - en réalité guère menacé...- mais ce qui nous stimulait
profondément, c'était de sentir qu'on participait au grand mouvement
historique qui devait, prochainement, renverser la société
capitaliste et nous inscrire, à notre tour, dans l'élan émancipateur
ouvert par la révolution bolchévique de 1917 en Russie
et par le
socialisme, puis relancé par le tiers-mondisme - le peu, en fait, que
nous en connaissions vraiment... Nous disions renverser mais sans en admettre sérieusement les conséquences... Nous disions socialisme
mais, soit en ignorant ce qu'était le "socialisme réellement existant",
soit en imaginant une configuration totalement différente pour nous,
qui respecterions la démocratie, les droits de l'homme, la liberté
intellectuelle et artistique et refuserions la bureaucratie
stérilisatrice. À quel point, le pouvoir communiste avait été
tyrannique en URSS, la répression massive et aveugle, les destins
brisés, les ressorts sociétaux disloqués, nous échappait encore.
En réalité, nos milieux familiaux, l'emprise du romantisme
révolutionnaire et l'attrait intellectuel du marxisme ont fourni les
catégories mentales et idéologiques à notre engagement politique.
Celui-ci mobilisait surtout des sentiments de justice, de générosité,
de fraternité, projetés sur une vision très idéalisée du monde.
Engagement qui, paradoxalement, nous
portait aussi vers une
connaissance des milieux ouvriers et populaires qui n'étaient pas
forcément les nôtres, et vers une perception de l'environnement mondial
qui nous ouvrait peu à peu à sa complexité. La lutte contre la guerre
du Vietnam, par exemple, sollicitait notre curiosité pour la géographie
de l'Asie du Sud-Est, pour l'histoire coloniale de la France en
Indochine, pour la vie politique sous la IVe République. On croisait
ainsi Mendès-France, Hô Chi Minh, Bao Daï... Tout comme le centenaire
de la Commune de Paris nous plongeait dans des lectures plus
approfondies que celles impliquées par nos manuels d'Histoire. Je lus
le Marx de la Guerre civile en France (1870-1871),
dans la petite collection orange des Éditions sociales, mais aussi Jean
Bruhat, Émile Tersen... et Jacques Rougerie dont le livre, Procès des communards,
édité dans la collection Archives-Julliard frappait l'imagination par
les photographies de cadavres aux visages ensanglantés et aux yeux
mi-clos.
La polémique entre les références communistes et gauchistes était
également très formatrice pour qui cherchait à se forger une conception
intellectuellement cohérente, par delà l'exaltation. Les discussions
sur le rôle de l'école nous
conduisaient aux controverses
philosophiques sur l'inné et l'acquis. J'ai lu alors le livre de Lucien
Malson, Les enfants sauvages
et découvert que Victor de l'Aveyron n'était pas sensible à ce qui
faisait notre humanité parce qu'il avait été éloigné de celle-ci durant
son enfance. La nature humaine était donc "sociale" et culturelle de
part en part. D'où l'importance du rôle de l'école. J'avais également
appris à me méfier de l'anarchisme éducatif de A. S. Neill dont
l'ouvrage, Libres enfants de Summerhill, avait été lu par
certains lycéens enthousiastes. Le rejet de toute institution au profit
d'une prétendue spontanéité créatrice alimentait leur critique d'une
discipline que, comme toutes générations adolescentes, nous disions
insupportable...
Le plus grave, ce fut lorsque des experts pédagogues et hauts
fonctionnaires du ministère de l'Éducation nationale accordèrent du
crédit à ces utopies et commencèrent à démanteler l'école de la
transmission. En 1973, ce furent les 10% de l'emploi du temps censés
être consacrés à autre chose que l'enseignement par disciplines...
Trente ans plus tard, ce furent les prétendus I.D.D. (Itinéraires de
découverte)... Comme si l'école n'était pas, en elle-même,
le plus extraordinaire itinéraire de découvertes qui soit...! À
condition, évidemment qu'elle ait quelque chose à transmettre, et non
pas qu'elle s'extasie niaisement devant les théories stupides de la
"construction du savoir" par l'élève. Je suis reconnaissant à mes
professeurs de m'avoir révéler ce que j'ignorais et après quoi je
serais encore en train de courir si tous m'avaient dit : "construis ton
savoir tout seul !"
En 1973, la réfutation du mot d'ordre trotskyste qui qualifiait
caricaturalement le système scolaire d'«école du capital», amenait à
envisager le rôle émancipateur de l'offensive républicaine du XIXe
siècle pour le droit à l'instruction. Jules Ferry ne pouvait être un
"agent du capital" car il n'y a pas d'esprit critique, et donc pas de
révolutionnaire, sans acquisition de savoir... La gauche ne s'est
toujours pas relevée de sa trahison de l'idéal scolaire républicain
qu'elle a délaissé pour la promotion, par le pédagogisme, d'une école de l'inculture
censément justifiée par "l'égalité des chances".
Culture lycéenne et univers militant
Si l'activisme politique pouvait avoir
été motivé par un désir de distance à l'égard de l'école, il y ramenait
vite car le militant devait se signaler parmi les meilleurs pour être à
même d'entraîner les autres. Le rebelle à l'ordre scolaire devait
finalement se montrer "intello" alors qu'aujourd'hui il stigmatise les
élèves "intellos"...! Mais se montrer intellectuel ne peut être une
posture, il faut s'y mettre vraiment ! Nous revenions ainsi vers nos
professeurs, demandeurs d'une culture dont la politique nous avait
convaincus qu'elle était importante... Je crois qu'il ne leur
déplaisait pas d'être confrontés à ce type d'élèves.
Mme Portal, professeure d'Histoire, en classe de Première, et dont le
mari enseignait en Sorbonne l'histoire du monde
russe, fut très écoutée
toute l'année. Elle appréciait ensuite quand, fournissant comme sujet
de dissertation "la Russie et l'Europe occidentale dans la deuxième
moitié du XIXe siècle", elle pouvait lire des copies citant notamment
Michelet, Herzen, Tchernychevski, Dobrolioubov, Nekrassov et
Tourgueniev. Mme Pasquier, professeure d'Histoire en Terminale, et
militante communiste, sut également nous faire dépasser ce que nos
affiliations militantes pouvaient charrier de simplisme. Mais le
programme de cette année 1973 fut perturbé par la grève du printemps...
La professeure d'Allemand, Melle Mirsalis, qui avait des sympathies ouvertes pour la
Ligue communiste, pouvait nous soumettre des textes sur la République
de Weimar ou la révolution spartakiste, nous savions de quoi il
s'agissait. Les communistes lisaient les ouvrages de Gilbert Badia (les
deux volumes de l'Histoire de l'Allemagne contemporaine) et les trotskystes celui de Pierre Broué (Révolution en Allemagne, 1917-1923) que notre camarade Bernard Cohen, précoce fou de lecture, avait "avalé" en quelques jours.
Par contre, quand la professeure de philosophie, Marianne Alphant,
jeune agrégée nouvellement nommée, nous questionna, "nous" les
militants communistes et trotskystes, sur le point de savoir si le
marxisme était un humanisme ou un anti-humanisme théorique - dilemme
qu'elle se garda bien de trancher elle-même... nous avons tous répondu
pour ne pas perdre la face... mais sans savoir vraiment où nous
allions... Je me rappelle avoir affirmé que le marxisme était un
"humanisme scientifique", sous l'influence des théories de Lucien Sève,
alors philosophe "officiel" du Parti. Bernard Cohen, pour le point de vue trotskyste, assuma également l'humanisme du marxisme. Il a fallu accéder à la fac pour
découvrir vraiment Althusser, sa Réponse à John Lewis, Lire le Capital, les "appareils idéologiques d'État", et l'anti-humanisme théorique, puis le structuralisme (ci-contre, caricature de la "tribu structuraliste" avec Foucault, Lacan, Lévi-Strauss et Barthes), Balibar et Poulantzas.
En attendant, j'avais acquis des repères en suivant, dès la classe de
Première, les cours de l'Université Nouvelle, animée
par des
professeurs communistes, dans un local au 44, rue de Rennes, face à
l'église Saint-Germain-des-Prés. Également en lisant les Principes élémentaires de philosophie
du communiste Georges Politzer, fusillé par les nazis en 1942. Ce livre montrait des qualités pédagogiques évidentes, mais il avait tendance à
réduire l'histoire de la philosophie à l'affrontement de l'idéalisme
(Platon, Berkeley,
Kant, Hegel) et du matérialisme. On ne comprenait
rien à Aristote ni à l'importance de la métaphysique. Mais, on disposait d'un axe à partir duquel on évaluait les questions
philosophiques, ce qui nous facilita la vie en classe de Terminale. Le
cours de cette année ne nous apprit cependant pas grand chose de la
métaphysique car il privilégia les philosophies du soupçon : Nietzsche,
Freud et Marx.
Tout ce bouillonnement fut très fécond intellectuellement. D'autant que
les cours de ces professeurs - ne nous méprenons pas...! - ne se
cantonnaient pas aux aspects en relation immédiate avec notre univers
militant. Il faudrait mentionner ce qu'on apprenait en "sciences
naturelles", pas encore
dénommées "Svt" (sciences de la vie et de la
terre). On nous a, par exemple, initiés à la génétique et je me
souviens avoir présenté un exposé sur le code génétique à partir d'un
article de La Recherche
qui m'avait entraîné à prononcer sans fourcher la signification des
trois lettres "ADN" : acide désoxiribo-nucléique. J'en ai profité pour
lire Jean Rostand, dans la collection "Idées-nrf", la collection par
laquelle les étudiants se cultivaient dans les années 1960,
concurremment avec la "Petite bibliothèque Payot". Son livre de
synthèse, L'homme, me déroutait puisqu'il il affirmait
contradictoirement que "l'héritage ne comporte que des potentialités
dont la réalisation dépendra dans une certaine mesure des conditions de
milieu subies par l'individu" et, en même temps, que "de nombreux faits
plaident en faveur d'une différenciation héréditaire des aptitudes
intellectuelles"...
Le cours de Mathématiques, serait à évoquer, dans lequel le professeur
s'était résolu à composer avec notre peu d'entrain à cette discipline,
en nous parlant savamment d'histoire des sciences. Quelle aubaine !
J'ai eu accès de cette manière à
Bertrand Russell (1872-1970). Dans La méthode scientifique en philosophie
("Petite bibliothèque Payot"), j'avais noté sa controverse avec un
argument de Kant sur le nécessaire commencement du monde sans savoir
quelle pertinence elle pourrait avoir plus de trente après...! Le
philosophe anglais parlait d'erreur grossière de raisonnement :
"Partant du présent pour rétrograder dans le temps, nous avons, si le
monde n'a pas de commencement, une série infinie d'événements... [Kant]
imagina un esprit s'efforçant de les saisir successivement, dans l'ordre inverse
de leur apparition, c'est-à-dire en allant du présent vers le passé.
Cette série-là n'a évidemment pas de fin. Mais la série des événements
qui aboutit au présent a un terme, puisqu'elle aboutit au présent. Par
suite du subjectivisme invétéré de ses habitudes d'esprit [Kant] ne
prit pas garde qu'il avait renversé le sens de la série" et donc de la
réalité. Cette inversion de raisonnement fait les beaux jours des
actuelles controverses sur la mémoire et explique cette curieuse manie
(mais c'est encore trop de lui fournir Kant pour ancêtre...!) de
projeter sur le passé historique nos présentes catégories morales et de
condamner, par anachronisme généralisé, et "subjectivisme invétéré"
(!), tout épisode antérieur ne respectant pas les droits de l'homme...
En Terminale, nous suivions encore avec délectation, bien que l'épreuve
de français ait eu lieu en fin de Première, les cours de Patrick
Grainville, professeur de Lettres, arrivé au lycée en septembre 1971
après avoir été reçu à l'agrégation, et en charge des classes de série
littéraire que nous étions.
Auteur, en 1972, de La toison,
que notre camarade de classe, Marie-Claude Busnel lut immédiatement,
Patrick Grainville (photo) n'a jamais délaissé le lycée de Sartrouville. En
1976, il obtenait le prix Goncourt pour Les flamboyants. Il
nous a tout de suite éblouis par sa culture littéraire, son aisance et
sa façon de nous parler d'auteurs tels que Flaubert, Kafka, Max Brod,
Proust, Montherlant... Quand je songe au saccage de l'enseignement
littéraire effectué par les "gardes rouges" du pédagogisme... je me dis
qu'il faudrait voter pour que Grainville devienne non pas ministre, car
il devrait rendre des comptes aux lobbies de l'inculture..., mais despote éclairé en charge de l'instruction et des humanités...! Dommage, il paraît qu'il s'apprête à une retraite prochaine...
Garçons et filles
Enfin, l'engagement politique
représentait un apprentissage accéléré de la citoyenneté, de la
responsabilité démocratique,
pour des tempéraments qui dépassaient
ainsi l'hédonisme des années soixante et le loisir superficiel de masse
que la télévision commençait à instiller. Il faut aussi reconnaître
qu'il nous affranchissait, plus rapidement que de normal, de certaines
conventions et grisait nos esprits adolescents qui rencontraient leurs
professeurs dans un autre cadre que l'école.
Rencontre aussi des filles... aux yeux desquelles le pouvoir de
séduction du militant pouvait bénéficier d'une avantageuse plus-value !
Les rapports entre filles et garçons au début des
années 1970,
appartiennent à l'époque d'avant le Sida. La liberté qui régnait
portait aussi en elle le respect mutuel. Des désirs se sont ainsi
croisés et éprouvés après les réunions, dans les appartements
abandonnés par des parents migrant opportunément en week-end. Les
effusions gagnaient en romantisme de se croire portées par
l'Histoire...! Mais devaient s'astreindre à une relative discrétion
quand elles unissaient des militants responsables... Pourquoi donc
certaine, sans doute plus vulnérable et que la politique avait trop
exposée, a si tôt disparu ? Laissant un refrain d'été s'abîmer dans
l'amertume. Le souvenir d'une étreinte accabler à jamais
la vicissitude de lui survivre. Et nous faire plus triste de l'avoir
perdue que de nous éloigner de notre jeunesse.
Michel Renard, décembre 2005/février 2006
* En septembre 1973, un stage de formation des responsables départementaux fut organisé à la campagne, dans un centre de la CGT en île-de-France. La photo ci-dessus a été prise par un militant du Havre : outre l'auteur de ce texte (à gauche), on reconnaît Patrick Jarry, aujourd'hui maire de la ville de Nanterre (au centre) et Agnès Jaeglé (à droite).
1973 2005
- première édition sur recuerdo
- mes blogs : http://michelrenardblog.canalblog.com/
Commentaires
Michel,
j'ai découvert le site que tu as fait,bravo, donne moi tes coordonees
amicalement
Patrick Jarry
Merci
Michel, il faudra rassembler les souvenirs des uns et des autres. On se confrontait, s'affrontait (voir diabolisait) alors que finalement on réagissait dans le même sens.
Amicalement. Et à bientôt à St E
Robi
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